Les réseaux sociaux ont-il chamboulé les valeurs de l’underground ?

Les réseaux sociaux ont-il chamboulé les valeurs de l’underground ?

Nous vivons dans un monde rythmé par de nouvelles inventions, des nouveaux modèles, de nouveaux projets. Une infinité de startups, sont développées chaque jour,  nourries par l'espoir d'imposer au monde une nouvelle révolution. Les innovations technologiques bouleversent  quotidiennement notre environnement et nous permettent d'envisager certains aspects de notre vie avec des perspectives nouvelles.

De fait, dans un contexte où l'information est reine, de quelle manière la technologie et les réseaux sociaux impactent-ils notre scène locale ? Quelles sont les nouvelles problématiques du promoteur et de l'artiste contemporain ? Surtout : Comment une scène qui se revendique "underground" se développe dans un environnement de surexposition médiatique ?

Cet article ne répondra pas directement à ces questions, mais c’est à partir de ces interrogations que nous tacherons d’explorer certains phénomènes, où Techno & Technologies s’entrechoquent.

La base : Le (Smart?)phone

En 2017, cet outil de communication est bel et bien devenu une extension de notre main. Nous organisons notre vie grâce à notre téléphone et en sommes devenus dépendants (sisi). Essayez de rejoindre vos potes quand vous êtes en ville et sans batterie, ce n'est pas si évident, et nécessite une certaine organisation. Nous avons pris l'habitude d'avoir toujours cet objet avec nous, particulièrement lors de nos escapades nocturnes. Vous voyez sûrement où je veux en venir : dès lors que l'on assiste à un "moment" musical, il suffit de regarder autour de soi pour constater qu'une myriade de rectangles lumineux s'agitent dans la foule, afin de "capturer l'instant"'.

 Roberto et Roberta en train de bien kiffer leur moment

Roberto et Roberta en train de bien kiffer leur moment

Franchement tout le monde l'a fait, et loin de moi l'idée de porter un jugement de valeur. Seulement, quand la foule est en hystérie à cause d'une track vraiment dingue, ça casse un peu le délire de voir tout le monde dégainer son téléphone, comme s’ils voulaient tirer encore plus de ce moment. Alors que pourtant, toutes ces vidéos, qu'on se le dise, c'est de la qualité de merde ! une fois sur deux le son est pété, inaudible.

Donc à quoi bon ? Toute simplement parce que ces clips vidéos sont des preuves qu'on était "là" et qu'à ce moment bien précis, c'était le feu. J'en viens à me demander : est-ce qu'on a besoin de ça pour se rappeler qu'on a passé une soirée d'enfer ? Regardez le Berghain, avec cette politique de non téléphone. Les souvenirs des soirées passées là-bas restent dans l'imaginaire, ce qui participe grandement au mysticisme du lieu malgré sa résonance internationale. L'intérieur du Berghain est vierge de Facebook ce qui nous empêche de voir H24 des vidéos des DJ en peaktime à l’intérieur, sur notre fil d'actualité, et par la même occasion de ruiner l’effet de surprise qui nous prend lorsque l'on arrive (enfin) à pénétrer ledit club.

 Les "moments" à l'intérieur se racontent au bouche à oreille. On laisse à la porte nos conversations Messenger pour mieux connecter avec les personnes qui nous entourent. Thanks god.

Donc bon. Je trouve personnellement que l’utilisation des smartphones en soirée est un peu abusive et nous fait passer à côté de choses bien plus importantes : Le sourire qui se dessine sur le visage de cette belle blonde à votre droite ou cette personne tellement en phase avec le son que ses gesticulations vous remplissent d’une énergie nouvelle – La beauté éphémère d’une foule en mouvement. 

Objectif visibilité

Le métier de promoteur a pas mal évolué avec l'arrivée des réseaux sociaux. Alors qu'il était basé jadis sur du bouche à oreille et un réseau d'agences bien ficelé, l'activité du promoteur contemporain est aujourd'hui fortement lié à sa présence online, qui lui permet de communiquer rapidement à des volumes importants. La bataille se déroule donc maintenant sur Facebook à coup de buzzwords bien placés. Objectif numéro 1 : La visibilité.

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Il existe tout un champ lexical précis de la scène électronique que l'on retrouve quotidiennement sur son fil d’actu pour peu que l'on soit abonné aux pages de certains clubs & collectifs. Avec des termes qui tirent vers l'épique et le combat, tout est bon pour vous faire participer à cette guerre hebdomadaire qui prend place chaque weekend. Voici quelques un de mes préférés, basé sur ce que j'ai vu et mon imagination :

- La légende de détroit compte bien retourner le club ce weekend avec ses rythmes éclectiques et ses disques torturés
- L'été c'est pas fini, avec [DJ] qui apporte une grosse dose groove toute l'après-midi
- 18H de son non-stop dans une warehouse porte de Paris, premiers arrivés, premiers servis
- Le patron de la techno fait son apparition au [club] pour notre plus grand plaisir
- La météo agricole annonce 21°C, sortez la crème solaire pour cette sauterie entre amis.
- Et on fait tourner les serviettes

 
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A la louche nous avons donc d'un côté la soirée type "Chaos organisé, sur fond mystique qui dure 46h" et de l'autre la soirée type "Viens célébrer la vie avec tes potes sur du son bien groovy". 

Bien évidemment, la présence online ne fait pas tout, et heureusement. Les événements qui sont organisés contribuent à consolider le "capital affectif" de chaque collectif. Les souvenirs, les émotions ressenties ne sont pas stockés dans un disque dur mais bien dans l'imaginaire de ceux qui sortent.

Cependant j'ai souvent l'impression que chaque weekend on me vend la même chose, une sorte d'équation à trois inconnues du type "Lieu + DJ + Gratuit avant minuit". Faire monter la pression doucement, c'est un art ! Regardez comme les fans de Dixon sont hystérique à l'annonce des soirée "Lost in a Moment". C'est très agréable de se faire charmer, et pas forcément coûteux si l'on est créatif. 

Chaque DJ possède un alter ego digital.

Chaque artiste possédant une fanbase assez conséquente développe ce que j'aime à appeler un alter ego digital. Par alter ego digital, j'entends la personnalité qui est traduite par l'activité des profils de nos artistes préférés sur les réseaux sociaux. Chaque artiste prend soin de construire sur le net une image qui colle avec sa musique, son univers, sa personnalité avec l'objectif de créer une connexion plus profonde avec son public alors même que celui-ci se trouve sur 5 continents. 

Je trouve ça intéressant que le web devienne une zone d'expression artistique à part entière. Cela permet parfois de mieux comprendre où l'artiste se dirige et pourquoi il fait certaines choses. A titre d'exemple, l'Instagram de Tales of Us est aussi un plaisir à suivre : les photographies sont choisies avec soin, le ton est grave et mélancolique, en parcourant leur compte on arrive à outrepasser le côté "promotionnel" de la chose car nous avons là une vraie histoire qui est racontée.

still mind blown what a venue, one of the best @afterlife_ofc to date...

Une publication partagée par Tale Of Us (@taleofus) le

Si je devais choisir un contre-exemple, ce serait le compte instagram d'Adam Beyer. Toutes les photos se suivent et se ressemblent : photo d'un Gigs, photo avec son chien, photo au restaurant, citation sur la techno, photo d'un gigs...etc. Le hashtag #Drumcode4life est minutieusement déposé sur chaque post, en tant que technique de growth hacking bien rodée. Bref, c'est très commercial et surtout très ennuyeux. 

Toutefois, ce qui est réellement dérangeant, c'est lorsque l'image de l'artiste qui est projetée n'est en réalité qu'un outil marketing, utilisé à des fins commerciales. Prenons le scandale qui a eu lieu avec Konstantin. Au fil des années, le type s'est créé une image du mec un peu caché, produisant une musique éthérée, sophistiquée, gracieuse... Dès lors que des rumeurs se répandent on se rend compte que les actions de l'artiste vont à l'encontre de l'image que l'on avait du type dans notre imaginaire. On se demande tout bas : est-ce qu'il m'a menti ? Mais surtout, on est mis en face d'une certaine réalité : on croit tout et n'importe quoi, lorsque que ça sort (supposément) du clavier de nos artistes préférés.

Alors que pourtant, ils ne nous doivent rien, nous les soutenons pour leur projet artistique et non pour ce qu'ils "sont" réellement (et encore!). Rien n'y fait, on a quand même l'impression de se faire rouler dans la farine. Bienvenu en 2017, où la sphère privée n'existe plus pour les artistes qui ont du reach. 

Le Track ID  

Cet article n’aurait pas pu être complet sans parler du « Track ID », le nouveau sport national des diggers de sons. Comme mentionné dans le premier paragraphe, les performances réalisées par les artistes en soirée se retrouvent de plus en plus souvent sur le net, par le biais de streams ou de vidéos prises à l’arraché. Les tracks qui font mouche envers le public, sont souvent ceux qui se retrouvent filmés et uploadés sur les réseaux sociaux.

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Difficile dans ce contexte pour les DJ de garder « secret » les track qui cassent un dancefloor. L’intelligence collective permet presque à chaque fois d’identifier le track recherché même avec un minimum d’informations. Certains groupes Facebook comme Melodic Diggers permettent à beaucoup d’identifier rapidement les tracks joués par leurs DJ préférés. (Ou simplement d'identifier les tracks joués par Dixon et "Kristian" #humour).

Je pense que les DJ actuels sont obligés de renouveler leurs sélections plus régulièrement qu’avant, pour continuer à surprendre leur public, qui est de plus en plus averti. RA disait en parlant de Villalobos :

"One of the secrets to being a great DJ is to play music that everyone loves, but nobody knows. Ricardo Villalobos is someone who's built a career around this formula."

Toutefois, on ne cherche pas forcément à être tout le temps surpris. Parfois, on a juste envie de prendre un bon streak frites qui nous régale bien comme il faut. DJ Harvey lorsqu'il part en tournée, n’emporte seulement que 80 disques « ça suffit si c’est 80 putains de bon disques » dit-il. Et on le croit sans problème, après tout c’est quand même DJ Harvey.

Conclusion

Et bien oui, le monde change et évolue. La scène associée à la « dance music » est avant tout une communauté de personnes qui aiment à se retrouver pour partager des moments forts. Il est normal que les réseaux sociaux aient constitué une rampe de lancement pour le développement de cette communauté et sa musique. Le seul aspect qui me dérange dans tout ça, c’est que l’imaginaire est tout de même moins stimulé, beaucoup de choses sont suggérées, photographiées et bien souvent standardisées. La scène aurait-elle donc atteint son âge de raison ? Seul l’avenir le dira.

En attendant, concernant ceux pour qui la musique est aussi importante que l'oxygène, je ne me fais pas trop de soucis. Ils sauront toujours ou se trouvent les bonnes teufs, ou la fête représente bien plus qu'un simple regroupement d’individus, mais bien une célébration du plaisir de partager quelque chose de beau à plusieurs, à des heures étranges dans des salles obscures.

La bise.

 


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